La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez : Immersion dans un joyeux chaos savamment orchestré par Galin Stoev
ThéâtredelaCité – Centre Dramatique National Toulouse Occitanie, 29 mai 2026

Par Charlène Cruxent
Publication en ligne le 15 octobre 2026

Texte intégral

Adaptation et mise en scène : Galin Stoev
Traduction : Olivier Cadiot
Distribution : Yoann Blanc (Toby), Anna Cervinka (Olivia), Sébastien Éveno (Malvolio), Véronique Gawedzki (Maria), Nicolas Gonzales (Antonio), Cyril Gueï (Orsino), Vincent Pacaud (Andrew), Eliot Piette (Fabian), Nathan Prieur (Sebastian), Marlène Saldana (Feste), Zoé Van Herck (Viola)
Collaboration artistique et assistanat à la mise en scène : Virginie Ferrere
Scénographie : Alban Ho Van
Lumière : Elsa Revol
Son : Joan Cambon
Costumes : Marie La Rocca
Régie générale : Pablo Roy
Régie habillage : Elise Trotta
Coiffures et maquillages : Cécile Kretschmar et Zoë Van Der Waal
Direction technique : François Revol
Avec la participation de l’ensemble de l’équipe permanente et intermittente du ThéâtredelaCité.

Introduction : « Bienvenue en Illyrie » (Toulouse, France)

1Il est quelque peu difficile de définir l’instant précis où la représentation de La Nuit des rois du 29 mai 2026 au ThéâtredelaCité de Toulouse a débuté. Il conviendrait plutôt de dire qu’une immersion progressive s’effectue dès l’entrée dans l’auditorium. En effet, avant même que la pièce ne commence, les acteurs s’agitent sur scène et semblent vaquer à leur occupation : certains font du sport, quelques-uns conversent pendant que d’autres font des étirements. Vêtus d’habits décontractés ou de vêtements semblables à des robes de chambre, les acteurs mettent en place une atmosphère informelle et intimiste (Figure 1 et Figure 2) alors que la salle se remplit sur fond de musique d’ambiance douce et agréable.

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Fig. 1 : Orsino (Cyril Gueï) et Maria (Véronique Gawedzki) discutent pendant que Andrew (ombre de Vincent Pacaud) joue au badminton.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 2 : (De gauche à droite) Maria (Véronique Gawedzki) fait du Tai-chi ; Olivia (Anna Cervinka) et Andrew (Vincent Pacaud) parlent ; Fabian (Eliot Piette), Orsino (Cyril Gueï) et Sebastian (Nathan Prieur) jouent au badminton.

Crédits : Charlène Cruxent.

2La distinction entre acteurs et personnages en devient même presque floue. Bien que les comédiens soient sur scène, ils parlent entre eux et ne s’adressent pas directement à la salle. Pour autant, la présence du public semble naturelle, comme si les spectateurs faisaient eux-mêmes partie du « décor ». Pour le plus grand plaisir de certains d’entre eux, Toby (Yoann Blanc) se faufile entre les rangées et offre du gâteau pour célébrer l’anniversaire d’un des membres de l’équipe.

3Les spectateurs connaissant le cadre fictionnel de La Nuit des rois peuvent alors avoir l’impression de se retrouver déjà un peu en Illyrie, où les personnages / acteurs évoluent à leur guise, que ce soit sur le plateau ou dans la salle, permettant ainsi au public d’intégrer, le temps d’une soirée, leur univers.

4Briser l’illusion du quatrième mur était très certainement l’intention du metteur en scène Galin Stoev qui a également choisi de faire participer le public à plusieurs reprises pendant la représentation de La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, comédie shakespearienne dont nous ne rappelons pas l’intrigue ici, étant donné la thématique du volume.

5Bien que de nombreuses libertés aient été prises par Galin Stoev (modifications et ajouts de textes), l’intrigue principale de la pièce est clairement identifiable dans cette mise en scène qui réussit à adapter brillamment l’œuvre du dramaturge anglais pour un public français. Même si les costumes, la musique et les accessoires rappellent notre société contemporaine, ce compte rendu montrera que cette production n’est pas une simple transposition de l’intrigue shakespearienne au vingt-et-unième siècle, mais plutôt une immersion du spectateur dans la comédie.

6Après avoir exposé certains choix scéniques comportant l’utilisation de dispositifs audio-visuels qui facilitent cette immersion, nous verrons que La Nuit des rois de Galin Stoev est un véritable spectacle « vivant » dont le rythme effréné donne l’impression d’un joyeux bazar souvent engendré par la « bande à Toby », et provoquant rires et fous rires parmi les spectateurs. Nous nous concentrerons ensuite sur la figure de Malvolio (qui s’oppose à ce chaos euphorique et subit des représailles impliquant l’utilisation de la technologie), puis sur Feste, un personnage (et une actrice) haut en couleur qui permet aux spectateurs de saisir tout l’aspect comique de la pièce : l’attitude (souvent impertinente et/ou grivoise) de ce personnage shakespearien est bien visible sur scène, mais exprimée d’une façon plus familière pour un public français contemporain. Les scènes humoristiques feraient presque oublier au public le triangle amoureux Cesario/Viola - Olivia - Orsino, et même si les relations sentimentales sont mises à rude épreuve, c’est bel et bien l’amour qui a le dernier mot dans cette mise en scène.

« Qui gouverne [en Illyrie] ? » : Une immersion audio-visuelle pour mieux se plonger dans la comédie de Shakespeare

7Pas de lever de rideau officiel pour cette Nuit des rois, mais un événement soudain qui fait taire toute la salle : l’heure affichée sur un des écrans (Figure 2) vacille et devient de plus en plus floue. Un grondement retentit, accompagné de bruits de vent violent, et Viola (Zoé Van Herck) émerge soudainement du cabanon situé au milieu de la scène, comme si elle avait été propulsée de ce dernier. Vêtue d’un imperméable jaune et arborant une bouée de sauvetage, elle se retrouve face à face avec neuf individus et leur demande où elle a fait naufrage (Figure 3 et Figure 4). Le contraste frappant entre l’atmosphère précédant et celle suivant l’arrivée de Viola secoue les membres du public qui ne connaissent pas La Nuit des rois ; ils vont découvrir, en même temps que la protagoniste, les différents « acteurs » de cette comédie.

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Fig. 3 : Viola (Zoé Van Herck) vue de derrière lors de son arrivée en Illyrie.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 4 : (De gauche à droite) Toby (Yoann Blanc), Maria (Véronique Gawedzki), Olivia (Anna Cervinka), Antonio (Nicolas Gonzales), Andrew (Vincent Pacaud), Sebastian (Nathan Prieur), Fabian (Eliot Piette, agenouillé), Malvolio (Sébastien Éveno) et Orsino (Cyril Gueï) expliquent à la naufragée (Zoé Van Herck) qu’elle se trouve en Illyrie et qu’ils ont vu son frère, Sebastian, se démener dans les vagues.

Crédits : Marie Liebig.

8La trame de cette pièce peut être délicate à saisir de prime abord, notamment du fait du nombre de personnages et d’intrigues secondaires qui s’entremêlent. Afin de guider ses spectateurs, Galin Stoev a pensé un dispositif visuel à la fois simple, efficace et contemporain : la présentation des personnages et des lieux se fait par le biais d’écrans situés sur le toit du cabanon (Figure 5 et Figure 6). Les noms propres des personnages sont donc clairement affichés lorsqu’ils sont mentionnés pour la première fois.

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Fig. 5 : Le nom du lieu (« Illyrie ») est visible sur l’écran de droite pendant que le duc Orsino (Cyril Gueï) est présenté au public et que son nom apparaît sur l’écran de gauche.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 6 : Andrew (Vincent Pacaud) est interpelé par Toby (Yoann Blanc) alors qu’il arrive sur scène avec sa valise. Dans le fond, Maria (Véronique Gawedzki) nettoie le cabanon.

Crédits : Marie Liebig.

9Certaines caractéristiques des personnages sont aussi dévoilées de façon directe pour une compréhension rapide et aisée des relations interpersonnelles fictionnelles. À titre d’illustration, Maria (Véronique Gawedzki) dévoile la concupiscence de Malvolio (Sébastien Éveno), et Fabian (Eliot Piette), la mélancolie amoureuse du duc Orsino (Cyril Gueï) dont les avances faites à Olivia (Anna Cervinka) ont échoué (Figure 7).

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Fig. 7 : Orsino (Cyril Gueï) dévoile ses sentiments pour Olivia (Anna Cervinka) qui est endeuillée.

Crédits : Marie Liebig.

10Orsino est d’ailleurs le premier personnage à être présenté car, lorsque Viola pose la question « [q]ui gouverne ? », il est identifié comme le représentant des autorités en Illyrie. L’affichage de son nom le pousse à prendre son saxophone et à en jouer (Figure 8), faisant ainsi écho à sa toute première réplique dans l’œuvre, « [i]f music be the food of love, play on » (I.1.1)1.

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Fig. 8 : Sous les yeux de Viola (Zoé Van Herck, à droite), Orsino (Cyril Gueï) joue du saxophone lorsque son nom s’affiche à l’écran.

Crédits : Marie Liebig.

11Ce solo se transforme en monologue : Orsino expose son amour non-réciproque pour Olivia et détaille le lien entre « amour » et « désir » en écrivant ces termes sur le cabanon, s’en servant ainsi comme d’un tableau (Figure 9). Ce qui peut s’apparenter à des graffiti devient une aide visuelle pour le public : ce support est de nouveau utilisé par Viola lorsqu’elle fait part de son désir de servir Orsino (Figure 10) et plus tard, des pictogrammes sont employés pour illustrer le triangle amoureux que les sentiments de Viola pour le duc provoquent (Figure 11 et Figure 12).

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Fig. 9 : Orsino (Cyril Gueï) rédige les mots « amour » et « désir » sur le cabanon.

Crédits : Charlène Cruxent.

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Fig. 10 : Viola (Zoé Van Herck) expose son envie d’être au service du duc Orsino en modifiant les inscriptions faites par ce dernier.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 11 : Maria (Véronique Gawedzki) rentre dans le cabanon sur lequel des symboles sont dessinés (des notes de musique, une flamme et un cœur).

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 12 : Les symboles sont reliés par Cesario/Viola (Zoé Van Herck) pour clarifier le lien entre Cesario/Viola, Olivia et Orsino.

Crédits : Charlène Cruxent.

Un spectacle « vivant » où règnent chaos, rire et musique

12Si le triangle amoureux rythme l’intrigue de La Nuit des rois, la cadence s’accélère particulièrement à partir du moment où la « bande à Toby » (Andrew, Fabian, Feste et Maria) rentre en scène et met l’ambiance dans l’auditorium. Toby et ses acolytes font la fête : le cabanon est transformé en bar à l’allure de guinguette qui est baptisé « Aux 3 Ânes » (clin d’œil comique à la blague de Feste en II.3.15-16), et où les compères se disent des blagues, rient, chantent et dansent (Figure 13 et Figure 14).

13L’atmosphère allègre et festive est maintenue par Fabian (Eliot Piette) qui propose de faire participer les spectateurs en leur demandant « [v]ous voulez chanter ? ». La réponse positive du public l’amène à diviser la salle en trois groupes, et il sollicite l’aide de Toby et Maria pour coacher le public qui va chanter une courte chanson en canon.

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Fig. 13 : Le cabanon au milieu du plateau sert à représenter divers lieux et objets, dont le bar « Aux 3 Ânes ».

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 14 : Andrew (Vincent Pacaud) et Toby (Yoann Blanc) sont accoudés au comptoir du bar « Aux 3 Ânes » et parlent avec Feste (Marlène Saldana). Feste, en barman déjanté, distribue des peluches à la place des boissons.

Crédits : Marie Liebig.

14L’énergie exubérante déployée par les acteurs est incroyablement communicative. Que ce soit pendant la fête de Toby et ses compères (qui se termine avec les acteurs dansant au rythme d’une musique de discothèque) ou pendant la scène du duel de l’Acte III, scène 4 (Figure 15), les acteurs font vivre au spectateur des moments comiques, voire burlesques, pleins de rebondissements (et parfois, de stupeur).

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Fig. 15 : Fabian (Eliot Piette, à droite) accompagne Andrew (Vincent Pacaud), visiblement réticent à l’idée d’affronter Cesario en duel. Les épées, qui sont matérialisées par de simples dessins sur des planches blanches d’environ deux mètres de long (visibles au second plan, elles sont tenues par les techniciens), représentent, de façon comique, le type d’adversaires que sont Andrew et Cesario/Viola (des combattants, mais uniquement sur le papier).

Crédits : Marie Liebig.

15En effet, plusieurs surprises sèment un joyeux chaos dans l’auditorium, Toby étant souvent l’instigateur ou la source de cette agitation. Dès le début du spectacle, il déclenche les rires des spectateurs avec ses éructations et flatulences excessives, ainsi que sa prononciation fautive du nom de l’île qu’il appelle « Irylie ».

16Plus tard, Toby tient un document au format A0 qui s’avère être la lettre rédigée par Andrew pour provoquer Cesario en duel (Figure 16). Il commence à en faire la lecture puis conclut qu’il faudrait une « voix de rossignol » pour la lire, ce qui l’amène à demander à une spectatrice de partager le contenu de la missive à voix haute (Figure 17). Une fois la lecture faite, Toby affirme gaiement, « [v]oilà, on a entendu Shakespeare ce soir ; ça, c’est du Shakespeare ! ». Il se tourne alors vers Andrew en lui affirmant, « [s]i la voix de Kathy et cette lettre ne te le [Cesario] mettent pas en marche, je te l’apporte ! ».

17Toby fait de nouveau des siennes lors de sa rencontre avec Sebastian (Nathan Prieur) : pensant qu’il s’agit de Cesario, Toby le prend par les pieds et le secoue au-dessus du proscenium afin de le stimuler avant son combat contre Andrew et ce, sous les yeux ébahis, et parfois quelque peu inquiets, des spectateurs installés au premier rang.

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Fig. 16 : Andrew (Vincent Pacaud) écrit sa missive dans un coin du plateau pendant que l’histoire suit son cours.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 17 : Toby (Yoann Blanc) demande à une spectatrice se trouvant au quatrième rang de lire la lettre d’Andrew (par respect pour les membres du public, les visages ont été floutés).

Crédits : Charlène Cruxent.

18Ce chaos atteint son paroxysme lors du dénouement, dans une scène plus oppressante que franchement comique. Cesario est accusé de plusieurs méfaits qu’il n’a pas commis : Andrew a une raquette de ping-pong plantée dans la tête, Toby crache du sang, Olivia l’accuse de ne pas assumer son rôle de mari et Feste a une longue chaussette à la place de sa braguette coquille2. Alors que Cesario commence à être entouré par ses accusateurs, l’auditorium est plongé dans une quasi-pénombre et elle dégaine un pistolet pour les tenir à distance, installant tout d’un coup une tension et un suspense intenses (Figure 18). Sebastian réagit à ce geste en brandissant sa propre arme à feu (Figure 19), et se retrouve ensuite face à sa sœur qu’il observe comme si elle était son propre reflet (Figure 20).

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Fig. 18 : Se sentant menacée, Cesario/Viola (Zoé Van Herck), utilise un pistolet pour dissuader ces accusateurs de l’approcher.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 19 : Sebastian (Nathan Prieur) riposte à la menace de Cesario/Viola en pointant son arme sur elle.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 20 : Malgré l’ironie dramatique, la scène des retrouvailles entre Sebastian (à gauche, Nathan Prieur) et Viola (Zoé Van Herck) est un soulagement pour le public.

Crédits : Marie Liebig.

19La tension dramatique est d’ailleurs autant véhiculée par l’accompagnement musical que par l’interprétation des comédiens. Comme la présence notable d’instruments sur le plateau l’implique, la musique fait partie intégrante de ce spectacle : elle tient le spectateur en haleine pendant, entre autres, les retrouvailles musclées entre les jumeaux ; elle accompagne des moments de tristesse ou de violence, comme lorsque la « bande à Toby » donne des coups de pied à Malvolio (Figure 21) ; et elle clôture la représentation grâce à Maria qui chante avec sa voix enchanteresse sur le son des instruments.

20Sans (mauvais) jeux de mots, les musiciens jouent un rôle crucial : ils campent également les personnages dans l’intrigue étant donné que Orsino fait du saxophone (Figure 8, mentionnée précédemment), Antonio (Nicolas Gonzales) est en charge de la table de mixage et il joue de l’harmonica (Figure 22), Fabian de la batterie, Toby du piano (Figure 23), alors que l’acteur qui interprète Sebastian maîtrise plusieurs instruments (batterie, contrebasse, piano, guitare) et que Maria chante (Figure 24). L’omniprésence de la musique et du chant, ainsi que la superposition des musiciens et des personnages, reflète de façon habile et intelligente l’importance de la musique dans l’œuvre et l’époque de Shakespeare3.

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Fig. 21 : Maria (Véronique Gawedzki), Toby (Yoann Blanc) et Fabian (Eliot Piette) malmènent Malvolio (Sébastien Éveno) qui se retrouve à terre.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 22 : Antonio (Nicolas Gonzales) apparaît pour la première fois sur scène en jouant de l’harmonica.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 23 : Toby (Yoann Blanc) est au piano (à droite), Fabian (Eliot Piette) à la batterie (à gauche) et Antonio (Nicolas Gonzales) gère la console (au milieu).

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 24 : Maria (Véronique Gawedzki) chante et un musicien l’accompagne à la guitare (Nathan Prieur, qui est également Sebastian dans l’histoire).

Crédits : Marie Liebig.

Une punition 2.0 pour Malvolio le rabat-joie

21C’est d’ailleurs la douce mélodie du piano qui instaure une atmosphère onirique lorsque Malvolio, qui découvre la fausse lettre d’amour de la comtesse Olivia (II.5.80-179), se met à imaginer son futur en tant que comte Malvolio. Dans la mise en scène de Galin Stoev, la lettre est plus vivante et articulée que celle de Shakespeare. Maria n’écrit pas la lettre sur une feuille de papier ; Andrew, Fabian, Maria et Toby écrivent chacun un paragraphe de la missive sur leurs corps, puis s’équipent de lampes baladeuses vertes et prennent la pause afin d’imiter un arbre (Figure 25). Malvolio tombe sur ce végétal, dont les branches (les corps des comédiens) contiennent des inscriptions qu’il lit (Figure 26). Au fur et à mesure qu’il prend connaissance de leur contenu, les acteurs se rapprochent de Malvolio, lui murmurant à l’oreille à quel point Olivia est amoureuse de lui et ce qu’il doit effectuer pour montrer qu’il partage cette affection (Figure 27). La mélodie envoûtante du piano accompagne l’intervention de la « bande à Toby » qui séduit Malvolio avec de douces paroles et des promesses montées de toutes pièces. L’écran (Figure 25) peut d’ailleurs faire penser au fond vert utilisé au cinéma : Toby et ses acolytes élaborent un véritable scénario fictionnel afin de faire croire à Malvolio que la comtesse l’aime. L’intendant est pris dans l’intrigue de ce film, ce qui le poussera à adopter une tenue et un comportement inhabituels pour plaire à Olivia et lui signaler qu’il partage ses sentiments (Figure 28).

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Fig. 25 : L’atmosphère verdoyante (plateformes, lumières, lampes et écrans verts) indique que la scène se déroule dans un espace extérieur. Toby (Yoann Blanc), Fabian (Eliot Piette), Maria (Véronique Gawedzki) et Andrew (Vincent Pacaud) imitent un arbre.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 26 : Malvolio (Sébastien Éveno) lit le passage de la lettre se trouvant sur le dos de Fabian (Eliot Piette).

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 27 : Malvolio (Sébastien Éveno) est comme transporté par les doux mots qui lui sont susurrés à l’oreille ; il semble vivre un rêve éveillé.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 28 : Maria (Véronique Gawedski) et Olivia (Anna Cervinka) sont sidérées de voir Malvolio (Sébastien Éveno) porter des chaussettes montantes jaunes et des jarretières, tout en arborant un large sourire et des cheveux détachés. Un musicien (Nathan Prieur) accompagne l’entrée de Malvolio.

Crédits : Marie Liebig.

22Olivia ne reconnaît nullement son intendant et ne comprend pas les avances qui lui sont faites (Figure 29), ce qui la pousse à accepter que celui-ci soit enfermé pour son propre bien et celui de son entourage.

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Fig. 29 : Malvolio (Sébastien Éveno) se permet des gestes déplacés envers sa supérieure hiérarchique, Olivia (Anna Cervinka).

Crédits : Marie Liebig.

23La prison dans laquelle Malvolio se voit enfermé à cause de sa prétendue folie (IV.2) n’est autre que le cabanon autour duquel Fabian, Toby et Maria gravitent (Figure 30). Au moyen d’écrans surplombant le cabanon, les spectateurs ont accès à ce qui se passe à l’intérieur. Plongé dans le noir, Malvolio est filmé dans sa cellule d’isolement grâce à une lumière infra-rouge (Figure 31). Feste, qui se trouve devant le cabanon, échange avec le prisonnier par téléphone : le fou utilise le micro comme appareil de télécommunication (Figure 32), et la voix plaintive de Malvolio se fait entendre comme si elle provenait d’un combiné téléphonique. Le visage du détenu témoigne de sa détresse (Figure 32) alors que Feste pose des questions loufoques, absurdes et/ou vulgaires faisant référence à l’actualité sociétale et politique française pour tester la lucidité de Malvolio. Il lui demande par exemple avec quelle figure politique (Mélanchon ou Le Pen) il préférerait s’adonner à des activités douteuses. Feste hausse progressivement la voix jusqu’à hurler ses questions à la fin de l’entretien, ce qui ne fait qu’augmenter le désarroi du prisonnier.

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Fig. 30 : Le cabanon est transformé en prison sécurisée équipée de caméras et d’écrans de vidéo-surveillance.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 31 : Malvolio (Sébastien Éveno) est enfermé dans une pièce obscure.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 32 : Feste (Marlène Saldana) se fait passer pour monsieur Tapecul le prêtre alors qu’il s’adresse à Malvolio (Sébastien Éveno) par le biais d’un appel téléphonique.

Crédits : Marie Liebig.

Feste : Un Pierrot haut en couleur

24Feste est indéniablement le maître des maux/mots dans La Nuit des rois de Stoev. Malgré une apparence évoquant la figure de Pierrot (Figure 33 et Figure 34), il en fait voir de toutes les couleurs à Malvolio, mais également au public lors de sa première apparition. Feste entre en scène portant, en guise de costume, une combinaison en plastique masquant toute la partie supérieure de son corps (seules deux ouvertures au niveau des yeux lui permettent de voir). Il déambule dans la salle en faisant des bruits d’animaux (cochon, oiseau, éléphant), ce qui a pour résultat de déclencher un sentiment partagé dans le public. Alors que certains éclatent de rire, d’autres ne sont pas rassurés par cette présence mi-humaine, mi-animale. Feste revient ensuite sur le plateau et révèle la tenue qu’il portera une bonne partie de la représentation (Figure 33 et Figure 34).

25Tantôt Pierrot, tantôt Joker4, ce Feste reprend les codes du clown depuis la première modernité à nos jours pour divertir et faire rire, mais aussi déranger avec son esprit critique5. Devant sa maîtresse, il fait ce qui s’apparente à un one-man show et déploie ses meilleures blagues sous les projecteurs (Figure 33). Que ce soit par le biais du langage ou par celui de la gestuelle (Figure 34), l’humour parfois décapant de Feste ne laisse pas de marbre, comme le montre la réaction de certains membres du public lorsqu’il a recours à un humour noir ou grivois.

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Fig. 33 : Feste (Marlène Saldana) porte des habits et du maquillage évoquant ceux de la figure de Pierrot le Clown. Il doit divertir sa maîtresse, Olivia (Anna Cervinka), mais Malvolio (Sébastien Éveno) n’apprécie ni son humour caustique, ni ses blagues démodées.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 34 : Feste (Marlène Saldana), allongé sur la scène, continue son numéro.

Crédits : Marie Liebig.

26Tel un « fou du roi » shakespearien, et dans l’espoir de satisfaire Olivia, il taquine (voire se moque de) Malvolio avec des jeux de mots, et passe ensuite à l’action : Feste prend la main de ce dernier, la pose sur sa braguette coquille à paillettes noires (à peine visible sur les figures 33 et 34), et imite des mouvements de nature sexuelle en disant, « Oh oui, Malvolio, tu m’excites ». Si au dix-septième siècle, elles servaient à protéger les parties intimes, les braguettes coquilles étaient aussi un signe de virilité. L’insulte est donc, pour Malvolio, double : non seulement un subalterne se permet de le toucher, mais il le rabaisse en lui imposant une faveur sexuelle. Outré, l’intendant demande à ce que Feste soit congédié pour cette irrévérence, mais Olivia refuse en arguant la licence poétique du fou (I.5.86-92). Même si le rôle de la braguette coquille n’est pas forcément connu par les spectateurs, le commentaire de Feste est assez clair pour comprendre que son geste est déplacé.

27Par la suite, Feste se joue à nouveau de Malvolio, mais cette fois avec l’aide d’un complice. Malvolio interrompt la fête organisée par la « bande à Toby » et les sermonne quant au vacarme généré (II.3.85-99). Soudain, Toby devient fébrile et tombe ; son corps, visiblement sans vie, se retrouve à même le plateau. Feste devient agité et déplore la mort de Toby ; il se lance dans un éloge funèbre, mettant en exergue les qualités du défunt et le vide que son absence va créer pour ses amis et sa famille. Andrew, Fabian, Maria et Malvolio semblent abasourdis et peinés. Feste continue son panégyrique, « [t]u vas nous manquer, Toby : tes ongles, tes poils, la peau de ton crâne ». Ce faux blason littéraire a un impact sur Toby qui se lève et dévoile ce qui n’était qu’une blague (Figure 35) ayant deux objectifs : détendre l’atmosphère funeste établie par Malvolio et rabrouer ce dernier (II.3.110-121). Feste se met à chanter le refrain de « Libertine » de Mylène Farmer, et l’intendant, vexé et frustré, se dirige vers les coulisses. Feste l’apostrophe : « Allez Malvolio, tu préfères que je chante ‘Désenchantée’ ? », dit-il alors.

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Fig. 35 : Le requiem du pianiste (Nathan Prieur) accompagne l’éloge funèbre de Feste (Marlène Saldana). Son discours est ensuite interrompu par la « ressuscitation » inattendue de Toby (Yoann Blanc) qui est tout sourire.

Crédits : Marie Liebig.

Et l’amour dans tout ça ?

28L’aspect éminemment comique et burlesque engendré par Feste et la bande à Toby nous ferait presque oublier les histoires d’amour qui font partie intégrante de la pièce. Le merveilleux jeu d’actrice de Anna Cervinka ne peut cependant pas laisser de marbre les spectateurs : la façon dont elle exprime sa douleur et sa colère envers Cesario/Viola lorsque son amour est rejeté est époustouflante (Figure 36). Il est difficile de ne pas compatir avec cette comtesse désemparée, dont la situation est tellement désespérée qu’elle va chercher du réconfort auprès de Feste, le clown de service (Figure 37). Son amour est si intense qu’elle met de côté son égo et déclare à nouveau sa flamme à Cesario/Viola (Figure 38).

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Fig. 36 : Olivia (Anna Cervinka) ordonne à Cesario/Viola (Zoé Van Herck) de quitter son domicile après avoir découvert la non-réciprocité de son amour pour « le jeune homme ».

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 37 : Feste (Marlène Saldana) console Olivia (Anna Cervinka) qui souffre d’un amour unilatéral.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 38 : Après avoir essuyé un premier refus, l’amour d’Olivia est tel qu’elle essaie une nouvelle fois d’obtenir les faveurs amoureuses de Cesario/Viola (Zoé Van Herck).

Crédits : Marie Liebig.

29Dans une certaine mesure, Antonio se trouve dans une situation similaire à celle d’Olivia car il souffre d’une affection non-réciproque. L’entrée de Sebastian et Antonio ne laisse que peu de doutes concernant le type de relation qu’ils entretiennent, les deux acteurs ayant des gestes de tendresse l’un envers l’autre (Figure 39). Lorsque Sebastian annonce qu’il souhaite se rendre en ville, Antonio le supplie de ne pas partir (il est recherché par les autorités locales et ne peut donc pas l’accompagner) et le suit à quatre pattes sur toute la longueur du plateau. Malgré son allure de dur à cuire (Figure 40 et Figure 41), Antonio se laisse facilement attendrir par Sebastian et lui permet de vaquer à ses occupations, à condition qu’ils se rejoignent ensuite au club privé « L’esclave ». Tel que le nom de ce lieu l’indique, Antonio est totalement soumis à Sebastian et ferait tout pour lui.

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Fig. 39 : Sebastian (Nathan Prieur) tient tendrement le visage d’Antonio (Nicolas Gonzales) alors que ce dernier se trouve entre ses jambes.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 40 : Antonio (Nicolas Gonzales) a une allure de rockeur « mauvais garçon » à côté de Sebastian (Nathan Prieur) ; il porte une tenue en cuir noir avec des flammes. Derrière eux, une image représentant le port d’Illyrie se trouve à l’écran accroché au cabanon.

Crédits : Marie Liebig.

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Fig. 41 : Tatouages et piercings clairement visibles sur Antonio (Nicolas Gonzales).

Crédits : Marie Liebig.

30Par exemple, il prend le risque de se rendre dans le centre de l’Illyrie et se fait arrêter car il tente de le défendre lors du duel entre Andrew et Cesario/Viola (qu’il pense être Sebastian). Cette prison, matérialisée par une cage que l’acteur porte lui-même (Figure 42), symbolise autant le poids des autorités que son amour non-réciproque qui l’enferme.

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Fig. 42 : Antonio (Nicolas Gonzales) pense parler à son aimé, Sebastian, alors qu’il s’adresse en fait à Cesario/Viola (Zoé Van Herck).

Crédits : Marie Liebig.

31Entre temps, Sebastian se marie avec Olivia lors d’une scène de quelques secondes digne d’une union célébrée à Las Vegas : les futurs mariés se disent « oui » devant le cabanon où l’inscription « Wedding Chapel » est affichée sur les écrans (Figure 43). Cette union, annoncée à Orsino comme les épousailles de Cesario et Olivia, est démentie par Cesario/Viola. Olivia montre alors les photographies prises lors de la cérémonie comme preuve (Figure 44).

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Fig. 43 : Fabian (Eliot Pierre) et Feste (Marlène Saldana) devant la Chapelle où la mariée, Olivia (à droite, Anna Cervinka), s’unie à Sebastian (Nathan Prieur).

Crédits : Charlène Cruxent.

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Fig. 44 : Photos de la cérémonie de mariage montrant Sebastian (Nathan Prieur) et Olivia (Anna Cervinka) qui s’embrassent et s’étreignent.

Crédits : Charlène Cruxent.

32L’imbroglio est ensuite démêlé avec la révélation de l’existence des jumeaux, nouvelle qui provoque l’évanouissement de la comtesse Olivia. Viola fait part de ses sentiments pour Orsino, qui réagit en disant, « [j]e veux aussi ma part de bonheur ! » tout en s’avançant vers Sebastian. Ce dernier secoue la tête en signe de protestation, ce qui conduit Orsino à se diriger alors vers Viola avec laquelle il pense être heureux.

Conclusion : Une adaptation énergique et truculente, mais qui divise le public

33Le mauvais tour joué à Malvolio par la bande à Toby est également révélé. L’intendant sort de scène furieux, suivi d’Antonio qui joue de l’harmonica et à qui Malvolio dit sèchement, « [m]ais arrête ! » (Figure 45).

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Fig. 45 : Malvolio (Sébastien Éveno) quitte le plateau après la révélation du piège tendu par Maria et ses acolytes.

Crédits : Marie Liebig.

34Après leur départ, l’allégresse et l’amour reprennent le dessus : Orsino embrasse Viola, puis s’avance vers Andrew à qui il donne également un baiser, suivi de tous les autres personnages qui s’embrassent à leur tour les uns les autres (à l’exception de Maria qui chante des passages tirés de l’épilogue de Feste) pendant que des ballons en forme de cœurs tombent et envahissent le plateau (Figure 46).

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Fig. 46 : Des ballons jonchent le plateau à la fin de la représentation.

Crédits : Marie Liebig.

35Cette fin, bien qu’on puisse y voir une ode à l’amour et la liberté, laisse perplexe bon nombre de spectateurs. Alors que l’auditorium se vide à la fin du spectacle, un spectateur s’étonne et demande à son voisin, « [t]u te rappelles de cette fin ? Il faudrait peut-être que je relise Shakespeare ! ». Une autre spectatrice se sent perdue, comme le montre le commentaire qu’elle adresse à sa voisine : « C’est tout de même déroutant... Je crois que j[e n’]ai pas du tout compris la fin… »6.

36Indépendamment de l’avis que l’on puisse avoir concernant ce dénouement, nul ne peut nier les qualités esthétiques de cette Nuit des rois déjantée et pleine d’énergie qui explore les questions de genre, d’amour, et d’autorité avec humour. Cette mise en scène adaptée à un public contemporain a offert une véritable parenthèse enchantée aux spectateurs, ce qui est, après tout, le rôle du théâtre selon Galin Stoev :

37L’humanité s’est toujours offerte de parenthèses enchantées permettant de transgresser l’ordre établi. Le théâtre ouvre aussi, dans la vie quotidienne, une sorte de parenthèse enchantée grâce à laquelle on peut aiguiser notre intelligence, notre sensibilité et notre discernement7.

Bibliographie

COOKE, Mervyn, et Christopher R. WILSON (éds.), The Oxford Handbook of Shakespeare and Music, New York, Oxford University Press, 2022.

GOUDARD, Philippe, et Nathalie VIENNE-GUERRIN (éds.), Figures du clown, sur scène, en piste et à l’écran, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2020.

LINDLEY, David, Shakespeare and Music, Londres, Arden Shakespeare, 2006.

Oxford English Dictionary (en ligne), Oxford University Press, 2026

SHAKESPEARE, William, Twelfth Night, or What you Will, éd. Keir Elam, The Arden Shakespeare, Third Series, Bloomsbury, 2008.

Notes

1 William Shakespeare, Twelfth Night, éd. Keir Elam, Arden Third Series, Bloomsbury Publishing, 2008. Toutes les citations de Twelfth Night proviennent de cette édition.

2 Les braguettes coquilles sont des accessoires recouvrant les parties génitales que les hommes portaient par-dessus les pantalons aux XVe et XVIe siècles, et qui protégeaient les parties intimes. « Codpiece », Oxford English Dictionary (en ligne), Oxford University Press, consulté le 22 juillet 2026.

3 La musique (I.1.8 et II.4.14) ainsi que les références musicales abondent dans la comédie, du début à la fin (pour n’en mentionner que quelques-unes : I.1.1, I.2.54-55, I.3.23-24, III.1.1, III.1.107-108, V.1.104-106). Sir Andrew, Feste et Sir Toby chantent aussi à plusieurs reprises (II.3.38-110, II.4.51-66, IV.2.71-128, V.1.382-401). Pour plus de détails concernant le rôle de la musique, lire Shakespeare and Music de David Lindley (Londres, Arden Shakespeare, 2006), ainsi que The Oxford Handbook of Shakespeare and Music édité par Mervyn Cooke et Christopher R. Wilson (Oxford University Press, 2022).

4 Lors de sa première rencontre avec Orsino, Feste (Marlène Saldana) porte une veste blanche sur laquelle l’inscription « Jokker » se trouve. Ce nom constitue clairement une référence au personnage du Joker, le clown de l’univers de DC Comics, antagoniste de Batman et psychopathe sadique qui sème le chaos.

5 Pour plus d’informations concernant le rôle du clown, lire Figures du clown, sur scène, en piste et à l’écran, éds. Philippe Goudard et Nathalie Vienne-Guerrin, Presses Universitaires de la Méditerranée, 2020.

6 Propos entendus à la fin du spectacle, lorsque le public quittait la salle.

7 Propos de Galin Stoev cités dans le programme.

Pour citer ce document

Par Charlène Cruxent, «La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez : Immersion dans un joyeux chaos savamment orchestré par Galin Stoev», Shakespeare en devenir [En ligne], L’Œil du spectateur. Play Reviews, Shakespeare en devenir, N°19 — 2025, mis à jour le : 15/10/2026, URL : https://shakespeare.edel.univ-poitiers.fr:443/shakespeare/index.php?id=3519.

Quelques mots à propos de :  Charlène Cruxent

Charlène Cruxent a soutenu une thèse de doctorat intitulée Naming and Nicknaming in Shakespeare’s World (Université Montpellier 3, 2022), qui examine et contextualise la formation et l’utilisation des surnoms dans les œuvres de Shakespeare. Elle s’intéresse à la sociolinguistique et l’onomastique littéraire, ainsi qu’aux adaptations et traductions des œuvres de Shakespeare, en particulier dans des contextes insulaires. C’est d’ailleurs l’objet de sa dernière publication, « Translating and Tradap ...

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